L’entourage avait prévenu : “Les nuits vont être dures”
On nous parle souvent des nuits mais pas des pleurs. Encore moins de leurs effets…
Les pleurs d’un bébé dans la nuit et leur résonance sont une expérience particulièrement difficile.
Résonance physique avec la puissance des décibels qui déchirent le silence nocturne.
Résonance émotionnelle quand l’accumulation des nuits sans sommeil entraîne un épuisement massif pour les parents.
Epuisé, chacun d’entre nous peut disjoncter. “Péter les plombs” et se retrouver dans le noir total sans issue.
Je l’ai vécu. J’ai vécu la peur des pleurs et le sentiment de vulnérabilité qui va avec.
Je l’ai éprouvé dans mon entourage.
Les pleurs d’un bébé peuvent ébranler un parent comme un professionnel de la petite enfance. La vague émotionnelle peut faire rompre la digue sans prévenir.
Pourtant, un bébé qui ne pleure pas, c’est étrange.
Alors, comment mieux vivre les pleurs ?
Pour désamorcer l’alarme, il y a ce que j’aurai aimé comprendre, ce que j’aurai aimé savoir, ce que j’ai appris.
Constats et héritage, ce que j’aurai aimé comprendre
L’image du bébé souriant, joufflu dans les magazines ou sur les paquets de couches est un peu éloignée des recherches google les plus fréquentes sur le sujet des pleurs :
Comment arrêter les pleurs de bébé?
Mon bébé pleure tout le temps
Comment calmer bébé ?
(...)
Le marketing du bébé a explosé depuis les années 80, et ne date pas d’hier. Au début du XXème siècle, la marque Cadum s’est appuyé sur un concept fort : douceur + bébé + code couleur rose pour ancrer l’image dans les esprits.
Cette représentation du bébé est bien différente du bébé réel, parfois inconsolable. Le décalage fragilise et renforce l’incompréhension et le sentiment d’impuissance face aux pleurs.
“Pourquoi nous ?” “Qu’est-ce qu’on fait de mal ?” se demandent-on.
Le doute nous envahit, et au plus fort de nos difficultés, il y a les conseils bien intentionnés qu’on aimerait ne plus recevoir :
“Tu devrais le laisser pleurer”
“Pleurer ça lui fait ses poumons”
“Aah, tu l’allaites…”
“Il va s’habituer à tes bras et après…”
“Moi, je…”
Toutes ces idées véhiculent une connotation négative des pleurs.
Quelque chose à éliminer.
Un héritage de la Révolution Française où le contrôle exigé des émotions a éliminé le plaisir de pleurer du siècle des lumières.
Aujourd’hui encore, un adulte qui pleure s’excuse et/ou évite le regard. Les pleurs sont associés à la fragilité, voire à une forme de manipulation.
C’est l’idée des larmes de crocodile, souvent associée à la volonté, à une stratégie visant à nous manipuler.
Les pleurs seraient associés à une sorte de jeu de rôle traduit par des références scéniques :
“C’est de la comédie”, “C’est du cinéma”, “Quel comédien !”
Malgré les croyances, le doute et les peurs s’installent.
75% des motifs de consultation du pédiatre ou du médecin pour les nouveaux-nés concernent les pleurs. Pourtant, hormis la douleur et la détresse, l’être humain est le seul à pleurer pour des raisons émotionnelles ou en réaction à des expériences artistiques. Les larmes font de nous des êtres humains.
Alors pourquoi le propre de l’être humain est-il si tabou?
Pourquoi jeunes parents, pouvons-nous nous retrouver à ne plus supporter ces moments de pleurs ?
Pourquoi peut-on se sentir perdu, à ne plus avoir qu’une seule envie: que ça se calme, que ça s’arrête ?
Entre nos peurs profondes et l’imprégnation d’idées reçues infondées, il y a nécessité à décoder et comprendre l’inaudible des pleurs.
Etat des connaissances actuelles, ce que j’aurai aimé savoir
Des chercheurs de Dunham University ont mis en évidence que le fœtus autour de 30 semaines est capable de mimiques sans lien avec son état.
Par exemple, il baille non pas par fatigue mais pour activer des zones du cerveau impliquées dans le mouvement de la mâchoire, crucial pour sa future déglutition.
De même, des froncements de sourcils, des plissements du nez associés à des signes de détresse sont visibles sans lien de cause à effet et pendant le repos de la mère.
Il s’entraîne et se prépare pour la suite.
Qu’ils aient faim, qu’ils soient dans l’inconfort, qu’ils aient besoin de dormir, les nouveau-nés n’ont que les pleurs pour se faire comprendre, pour alerter.
Une capacité qui s’est développée in utero.
À la naissance : la respiration autonome se met en route et s’entend par le premier cri.
Le nouveau-né présente des pleurs liés aux séquelles de l’accouchement. Un système de cycle se met en place : stress-action/détente-sommeil.
Ce bébé a besoin d’une énergie de dingue pour mettre en route la respiration, la déglutition, la digestion, ce qui en soit est une forme de stress massif.
Dans ce système, les pleurs représentent une fonction d’apaisement et un moyen efficace d’éliminer les toxines liées au stress.
On peut dire que pour le bébé, l’arme pour lutter contre le stress c’est la larme.
Nous avons trois types de larmes :
les larmes basales destinées à la protection et la lubrification de l’oeil
les larmes réflexes formées pour se protéger d’un agent irritant : poussière, pelure d’oignon…
les larmes émotionnelles pour créer de la proximité, de la réassurance face à la menace d’un danger.
«Les éléments chimiques produits dans le corps durant une période de stress seront éliminés grâce aux larmes », avance le professeur William Frey, de l'Université du Minnesota.
Des chercheurs de Toronto vont plus loin.
Ils ont observé que les cris et pleurs du nourrisson modifient les processus neuronaux et cognitifs des parents. Processus que nous utilisons chaque jour pour prendre une décision.
L’imagerie cérébrale met en évidence que chez le parent, l’aire du cerveau attribuée à l’empathie est ainsi stimulée.
Les pleurs affectent donc les priorités des parents tout en stimulant leurs capacités à répondre aux besoins de leur bébé.
Chimiquement, le fait d’être porté, bercé, apaisé par le toucher fait monter le taux d’ocytocine, appelé hormone de l’amour.
Eric Binet, psychologue qui s’intéresse de près au mystère des pleurs, nous dit qu’ils sont l’élixir de l’attachement.
Tout comme la colère deviendra l’élixir de la confiance en soi.
Pas d’attachement sans pleurs. Pas de confiance en soi sans colère
“Moi, tout petit bébé, j’ai besoin de toi, parent attentionné, pour m’aider à réguler tous mes débordements physiologiques et émotionnels. Je pleure pour t’appeler. En grandissant, je reste dominé par mon cerveau archaïque et mes émotions. Je suis comme en état de survie. Dans les situations d’inconfort, j’attaque, je fuis ou je suis sidéré. Je pleure et je peux aussi griffer, taper, mordre.
J’ai besoin de toi, parent, pour faire baisser ce fameux taux de cortisol.
J’ai besoin de toi pour traverser mes tempêtes émotionnelles.”
La régulation des émotions, ce que j’ai appris
Avant d’aider nos bébés à réguler leurs propres émotions, il s’agit de réguler les nôtres. De prendre conscience de nos propres états émotionnels, de nos ressentis corporels -“j’ai mal au ventre quand je l’entends pleurer”- de nos peurs.
Peur de mal faire, peur de ne pas savoir faire, peur que ça dure.
La peur est l’obstacle à la rencontre.
Car pour ce job de parent, pas de fiche de poste, pas de protocole, pas de mode d’emploi.
Devenir parent c’est faire face au changement que ce soit pour le premier enfant ou au sein d’une fratrie.
C’est faire face à un chamboulement intime qui concerne notre propre intelligence émotionnelle.
Daniel Goleman, psychologue, a mis en lumière cette fameuse aptitude à reconnaître nos propres émotions et celles des autres.
La parentalité vient désorganiser les 5 composantes de l’intelligence émotionnelle :
La connaissance de soi : on découvre une facette inconnue de soi.
la maîtrise de soi : on découvre nos propres limites, souvent proportionnelles au niveau de décibels des pleurs d’un enfant.
la motivation : l’aspect routinier du quotidien peut devenir pesant dans la succession répétitive des tâches incompressibles.
l’empathie : où l’on découvre que le manque prolongé de sommeil et la fatigue récurrente diminuent grandement cette capacité.
les aptitudes sociales : quand le regard posé sur nos choix égratigne vivement notre envie de communiquer positivement.
Être parent c’est revisiter notre intelligence émotionnelle. Ça prend un certain temps.
Le développement de l’intelligence émotionnelle des jeunes enfants est essentiel.
Mais s’attarder sur le bouleversement de notre propre intelligence émotionnelle est une priorité.
Nos émotions sont biologiques, légitimes, contagieuses.
Apprendre à les réguler ça prends du temps. Ça nous demande aussi de ralentir, de laisser le temps au temps.
Un défi à l’heure de l’immédiateté.
“Toute l'industrie du numérique, des transports, de l'informatique, des plats cuisinés, de la livraison dans la journée, de tout ce que vous voulez, c'est quelque chose qui vous propose tout, tout de suite. Là, ça affaiblit vos fibres nerveuses de la patience. Et donc, vous vous tournez encore plus vers le prochain produit qui va vous donner tout encore plus vite. On est dans la spirale de l'accélération". Christophe André.
Cette spirale nous pousse à rechercher la solution miracle, le lexique des pleurs, la dernière technologie pour que cela s’arrête alors que l’issue est dans la rencontre de ce petit être vulnérable, immature et ô combien bien équipé.
Et la rencontre de soi. De cette partie de nous-mêmes qui nous était encore inconnue.
Tenir un journal de bord est une piste.
Prendre en compte et accepter nos propres émotions est une responsabilité.
Matthew Lieberman, professeur de psychologie UCLA, a mené plusieurs expériences sur le journal intime. Il a observé que le complexe amygdalien, la partie du cerveau en charge de nos émotions et de leurs régulations, diminue considérablement avec une activité d’écriture régulière.
Christophe André précise que l’écriture intime peut avoir un impact considérable sur l’intelligence émotionnelle, mais aussi plus globalement sur notre santé.
Tenir un journal de traces, d’écriture, de gribouillage, de collage c’est une des pistes qui m’aide, encore aujourd’hui.
Pour conclure quelques faits
Chaque bébé est unique, ses pleurs font partie de son développement et sont signe de bonne santé.
Les pédiatres ont montré que la fréquence des pleurs culmine lors du 2ème mois de bébé puis diminue et se stabilise vers ses 5 mois.
Un bébé rapidement consolé pleure moins à l’âge d’un an, sans pour autant devenir un tyran.
Les premiers mois, les pleurs traduisent un besoin non satisfait : faim, inconfort, sommeil, besoin de peau à peau, de présence…
Le nourrisson a eu une relation fusionnelle avec sa mère in utero. Il a besoin d’autant de temps pour commencer à réguler ses besoins.
Le plus gros enjeu des pleurs, c’est la rencontre. Se départir des idées reçues, de ses représentations de ce qui est bien et moins bien. Se détacher des croyances.
Et prendre soin de soi.
C’est un défi fondamental :
Faire preuve de créativité pour s’adapter et préserver la joie de la relation dans ce monde intranquille. Faire preuve de créativité pour renforcer, développer, inventer une pédagogie du sensible. Faire preuve de créativité pour se connecter à ses propres ressources afin de gérer son propre stress, ses émotions et préserver la sécurité affective de l’enfant. Faire preuve de créativité pour prendre soin de soi afin de mieux prendre soin de l’autre.
La créativité n’est pas un divertissement, elle est l’essence même de ce qui va nous permettre d’élaborer d’autres barrières à tout contexte anxiogène.
La créativité est au coeur du lien pour qu’altérité ne rime pas avec hostilité.
Pour que les pleurs soient entendus comme un langage et non une peur.